AU BAL DES ACTIFS

Nouvelle « Miroirs » de luvan

Interview de luvan

Mar 9, 2017 | Demain le travail

Bonjour luvan, pour commencer, peux-tu nous raconter un peu qui tu es et d’où tu viens ?

luvan est le nom du bonnet que portent les tomtar, sortes de lutins suédois. Il m’a été donné en 1993 par mon amie gothenbourgeoise Lois Bisjö. À l’époque, je ne me promenais jamais tête nue. Paradoxalement, c’était l’époque où j’avais le plus de cheveux. J’habitais un endroit incroyable. Un foyer international Art-Nouveau construit en 1928 par la philanthrope américaine Grace Whitney-Hoff (qui fonda également une maison de retraite pour veuves de guerre à Peyrieu) et offert en 1936 à l’Université de Paris. Avec un théâtre, une cave remplie de baignoires fantômes, une bibliothèque qui sentait le bois, la cire, la drague et le vieux bouquin. Les premiers mots suédois que Lois m’ait appris : « Regarde, un tomte ». 7 ans plus tard, en Norvège, on m’informa que je ressemblais à un troll et que mes cheveux avaient la même qualité que les poils d’une race endémique de mouton sauvage, le gammelnorsk sau, également dénommé austevoldssau, utegangersau, steinaldersau, ursau ou simplement villsau.

Comment décrirais-tu le monde de Miroirs, ta nouvelle pour le recueil ?

Un monde à l’équilibre bouleversé par une guerre entre grandes puissances. J’ai beaucoup de mal à envisager la continuité. Pour moi, l’avenir est le fruit de l’inattendu.

Tu poses avec ton texte la question de l’entraide :  un principe oublié par l’homme mais réinventé par l’intelligence artificielle. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai plutôt travaillé sur l’empathie. Condition de l’entraide (poke Kropotkine), mais également de la sensibilité artistique (deux thèmes que je développe également dans l’histoire), et sur laquelle se fonde également la perversité. La fin ouverte de Miroirs contient ce paradoxe. Pour moi, les hiérarchies humaines complexes et instables générées par les conditions dans lesquelles s’exerce aujourd’hui le travail tertiaire se trouvent précisément sur cette corde raide. Je n’imagine pas une société plus dénuée d’entraide que la nôtre, simplement un monde dans lequel le lien (bénéfique comme maléfique) ne passe plus par le travail. Et j’observe ce que devient le rapport de domination. Sans empathie, le dominant n’a aucun plaisir à dominer l’autre, pas plus qu’il n’a de plaisir à dominer une personne dénuée d’empathie, puisque c’est précisément l’empathie du dominé qui provoque son abdication, source du plaisir du dominant. CETTE PHRASE ILLUSTRE PARFAITEMENT POURQUOI J’ÉCRIS DE LA FICTION ! J’imagine une société dans laquelle le travail n’est plus le lieu de ce combat ritualisé. Un paradis (vicié à la base puisque totalement insulaire et protégé) où le client est roi mais où le roi s’ennuie, parce que ses sujets ne l’aiment ni ne le détestent. Alors le roi décide de forcer ses sujets à l’aimer, au risque de s’apercevoir qu’ils le haïssent. Miroirs observe – entre autres – la résurgence de l’iniquité dans un modèle pourtant proche de l’utopie de Thoreau. Et elle passe par l’empathie.

Miroirs est aussi une longue réflexion sur la nature et le sens du Travail. Comment as-tu construit ta réflexion ?

Je réfléchis depuis longtemps à ce qui nous définit. Pour moi, le travail est une fiction ontologique parmi d’autres, au même titre qu’un récit fondateur religieux, ou une représentation cliché de Hollywood. Comme dans toute fiction ontologique, on peut étouffer, souffrir à la reproduire. Une tension peut émaner du différentiel entre soi et le rôle nous étant réservé dans cette fiction. Mais contrairement aux fictions-récit, le travail est une fiction-active, une pièce qu’on écrit et dans laquelle on tient le premier rôle. Et ce rôle n’évolue jamais. Un geste qu’on semble condamné à reproduire, malgré son inadéquation grandissante. L’humanité modèle le travail selon la forme qu’elle pense ou souhaite prendre. Pour la prendre, précisément. Autrement dit : on se définit par son travail, mais c’est nous qui définissons le travail… pour qu’il nous définisse. L’humanité est donc le reflet de son propre manque d’imagination. La façon dont nous façonnons l’Intelligence artificielle – et dont nous concevons l’évolution en général, la nôtre comme celle des machines ou encore celle de nous+machines (poke posthumanistes) – reproduit ce schéma : un cercle vicieux d’embourbement réflexif auto-induit. Nous pourrions – nous pouvons – évoluer pour de vrai. Je pense que nous en avons la ressource. Mais pour cela, il faut arrêter de se simplifier au moyen d’une geste figée (le travail, l’intelligence artificielle…). Il faut enlever à la pince le bout de miroir fiché dans son œil et se regarder dedans !

Enfin et pour conclure : Martha, c’est le nom que tu as donné à ton IA. Quel futur imagines-tu pour elle et ses semblables ?

Je me réserve le droit d’être surprise. J’espère le bug, le grain de sable. Sinon, tout est couru d’avance.

– Propos recueillis par Anne Adam

luvan
Interview de luvan
luvan

Bonjour luvan, pour commencer, peux-tu nous raconter un peu qui tu es et d’où tu viens ?

luvan est le nom du bonnet que portent les tomtar, sortes de lutins suédois. Il m’a été donné en 1993 par mon amie gothenbourgeoise Lois Bisjö. À l’époque, je ne me promenais jamais tête nue. Paradoxalement, c’était l’époque où j’avais le plus de cheveux. J’habitais un endroit incroyable. Un foyer international Art-Nouveau construit en 1928 par la philanthrope américaine Grace Whitney-Hoff (qui fonda également une maison de retraite pour veuves de guerre à Peyrieu) et offert en 1936 à l’Université de Paris. Avec un théâtre, une cave remplie de baignoires fantômes, une bibliothèque qui sentait le bois, la cire, la drague et le vieux bouquin. Les premiers mots suédois que Lois m’ait appris : « Regarde, un tomte ». 7 ans plus tard, en Norvège, on m’informa que je ressemblais à un troll et que mes cheveux avaient la même qualité que les poils d’une race endémique de mouton sauvage, le gammelnorsk sau, également dénommé austevoldssau, utegangersau, steinaldersau, ursau ou simplement villsau.

Comment décrirais-tu le monde de Miroirs, ta nouvelle pour le recueil ?

Un monde à l’équilibre bouleversé par une guerre entre grandes puissances. J’ai beaucoup de mal à envisager la continuité. Pour moi, l’avenir est le fruit de l’inattendu.

Tu poses avec ton texte la question de l’entraide :  un principe oublié par l’homme mais réinventé par l’intelligence artificielle. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai plutôt travaillé sur l’empathie. Condition de l’entraide (poke Kropotkine), mais également de la sensibilité artistique (deux thèmes que je développe également dans l’histoire), et sur laquelle se fonde également la perversité. La fin ouverte de Miroirs contient ce paradoxe. Pour moi, les hiérarchies humaines complexes et instables générées par les conditions dans lesquelles s’exerce aujourd’hui le travail tertiaire se trouvent précisément sur cette corde raide. Je n’imagine pas une société plus dénuée d’entraide que la nôtre, simplement un monde dans lequel le lien (bénéfique comme maléfique) ne passe plus par le travail. Et j’observe ce que devient le rapport de domination. Sans empathie, le dominant n’a aucun plaisir à dominer l’autre, pas plus qu’il n’a de plaisir à dominer une personne dénuée d’empathie, puisque c’est précisément l’empathie du dominé qui provoque son abdication, source du plaisir du dominant. CETTE PHRASE ILLUSTRE PARFAITEMENT POURQUOI J’ÉCRIS DE LA FICTION ! J’imagine une société dans laquelle le travail n’est plus le lieu de ce combat ritualisé. Un paradis (vicié à la base puisque totalement insulaire et protégé) où le client est roi mais où le roi s’ennuie, parce que ses sujets ne l’aiment ni ne le détestent. Alors le roi décide de forcer ses sujets à l’aimer, au risque de s’apercevoir qu’ils le haïssent. Miroirs observe – entre autres – la résurgence de l’iniquité dans un modèle pourtant proche de l’utopie de Thoreau. Et elle passe par l’empathie.

Miroirs est aussi une longue réflexion sur la nature et le sens du Travail. Comment as-tu construit ta réflexion ?

Je réfléchis depuis longtemps à ce qui nous définit. Pour moi, le travail est une fiction ontologique parmi d’autres, au même titre qu’un récit fondateur religieux, ou une représentation cliché de Hollywood. Comme dans toute fiction ontologique, on peut étouffer, souffrir à la reproduire. Une tension peut émaner du différentiel entre soi et le rôle nous étant réservé dans cette fiction. Mais contrairement aux fictions-récit, le travail est une fiction-active, une pièce qu’on écrit et dans laquelle on tient le premier rôle. Et ce rôle n’évolue jamais. Un geste qu’on semble condamné à reproduire, malgré son inadéquation grandissante. L’humanité modèle le travail selon la forme qu’elle pense ou souhaite prendre. Pour la prendre, précisément. Autrement dit : on se définit par son travail, mais c’est nous qui définissons le travail… pour qu’il nous définisse. L’humanité est donc le reflet de son propre manque d’imagination. La façon dont nous façonnons l’Intelligence artificielle – et dont nous concevons l’évolution en général, la nôtre comme celle des machines ou encore celle de nous+machines (poke posthumanistes) – reproduit ce schéma : un cercle vicieux d’embourbement réflexif auto-induit. Nous pourrions – nous pouvons – évoluer pour de vrai. Je pense que nous en avons la ressource. Mais pour cela, il faut arrêter de se simplifier au moyen d’une geste figée (le travail, l’intelligence artificielle…). Il faut enlever à la pince le bout de miroir fiché dans son œil et se regarder dedans !

Enfin et pour conclure : Martha, c’est le nom que tu as donné à ton IA. Quel futur imagines-tu pour elle et ses semblables ?

Je me réserve le droit d’être surprise. J’espère le bug, le grain de sable. Sinon, tout est couru d’avance.

– Propos recueillis par Anne Adam

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