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CRISPR

25 Août 2020 | Clameurs)) )

Un extrait de la nouvelle CRISPR, de Benno Maté, à paraître dans le recueil Sauve qui peut, Demain la santé.

(Extrait non mis en page)

L’ORDONNANCE N° 2023-24678


En 2023, Marius Paty a 18 ans. L’ordonnance n° 2023-24678, autant dire qu’il s’en cogne pas mal. Et même durant ses études de médecine à venir, le sort des petites maternités et des petits hôpitaux, très peu pour lui. Non, Marius, alors qu’il grandit paisiblement dans le tumulte d’une jeunesse bourgeoise, ce qui le fascine, c’est la Grande Médecine. Les exploits scientifiques narrés à grandes lignes et par hyperboles, ceux des grands Découvreurs faisant de grandes Découvertes et entrant ainsi dans la grande Histoire, voilà ce qui captive Marius. Grand, Marius ne l’a pas vraiment été jusque-là, légèrement en retard sur le calendrier de croissance que l’ensemble des sites médicaux en ligne établit, il a trouvé dans l’étude de la génétique le champ de sa revanche sur les aléas de l’existence. Après tout, sa mère et son père ont bien grandi à Ponténech, là où, même aujourd’hui, des zones échappent à la couverture ∞G (les fournisseurs d’accès à Internet ont cessé, à partir de 18G, de numéroter les indispensables progrès de la connexion et ont acté la dénomination « ∞G », composée désormais de variables propres à cette catégorie, à la manière des Dan au judo). Ils ont poussé dans ce trou, à l’exact opposé de toute la grandeur dont rêve Marius, et pourtant, ils ont fini par devenir des scientifiques reconnus, elle en astrophysique et lui en biologie moléculaire. Ils ont bien fait d’ailleurs de se casser rapidos. Ponténech a perdu plus de la moitié de ses habitants en moins de dix ans, seules quelque 5 000 pauvres âmes errent encore aujourd’hui dans ce qui ressemble pour Marius à un sous-purgatoire. Le pas fièrement emboîté à la lignée parentale, Marius a décidé de révolutionner la médecine et la science, les deux, aucune place pour les petites ambitions chez les Paty. Pasteur ou rien.

Pour intégrer un Institut universitaire d’excellence médicale et scientifique (les IUEMS ont été labellisés deux ans auparavant pour « encourager la convergence des talents et la synergie des intelligences au service du progrès »), Marius doit néanmoins soumettre à un jury international de 24 personnalités qualifiées un « projet d’avenir ». L’IUEMS qu’il veut rejoindre n’est pas n’importe lequel : à grande destinée, grand curriculum. Son projet, Marius entend le conduire à l’université Paris 5-Valico, parangon mondial de l’innovation. Ses parents, eux, jouent les rabat-joies. Après tout, si l’université P5V reste une place forte et même un bastion de l’excellence scientifique et médicale, elle a perdu de son aura et de sa splendeur. Les parents Paty ont la dent dure. Oui, P5V a largement grimpé dans le classement ∞Shanghai (là aussi, après avoir amendé successivement le classement de Shanghai en Shanghai1, Shanghai2, Shanghai3, les instances ont décidé de passer, sur les recommandations des fournisseurs d’accès à Internet, au modèle désormais très prisé du ∞). Mais cette accession de parvenu dans un classement aux critères pour le moins contestables s’est faite au prix de deux sacrifices impardonnables. L’abandon du site parisien pour les cours, tout d’abord ! Quelle déchéance, un si bel écrin, niché dans le si cossu et si prestigieux sixième arrondissement… Pourquoi diable fallait-il déplacer les cours sur le campus naissant de Saint-Witz ? Mais le plus grave pour les parents, c’est ce partenariat noué sans gloire en 2021 avec Valico, ancienne filiale de Moogle spécialisée dans les biotechnologies et travaillant ardemment à vaincre la mort. C’en était trop pour les Paty, la gloire de cette belle maison venait d’être souillée pour quelques milliards de dollars. On marchait sur la tête.
Mais les avis rassis de ses darons, Marius ne les écoute pas vraiment. Ses vieux se gourent dans les grandes largeurs, mais après tout, c’est le lot des vieux. Car P5V est tout sauf une université parvenue, jouant les nouveaux riches au milieu des grandes familles. Au contraire, P5V est le cador mondial de « la médecine du futur », capable de se tourner vers l’avenir, de faire fi des conventions et des archaïsmes. Et lui, Marius, est tout sauf archaïque et conventionnel, il est disruptif. Son projet, il l’a sobrement intitulé Éditer les gènes, vaincre la mort. En exergue, une citation d’un de ses modèles, le docteur Laurent Alexis. À propos de l’histoire du cancer qu’il dresse dans son magistral ouvrage Vaincre le crabe, le maître annonce qu’il s’agit d’« une histoire qui a commencé il y a bien longtemps et qui connaîtra sa fin d’ici quinze ans grâce aux datas et à la génomique ». Ces mots écrits en 2014 ne laissent place à aucun doute : en 2030 on ne mourra plus du cancer et Marius sera là pour le voir, il sera même en plein dans ses études, pris dans l’effervescence de la révolution scientifique et sociale que ce bouleversement impliquera. Mazette, plus que sept ans et le cancer sera de l’histoire ancienne. Les choses semblent certes pour le moment plus compliquées… Mais tout vient à point à qui sait attendre et le glorieux docteur ne peut se tromper, après tout il tient une tribune dans Le Bigaro et conseille le président de la République, triomphalement réélu un an auparavant, dans sa politique scientifique et spatiale.
Admis brillamment à P5V, Marius contracte dès le mois de septembre le prêt imposé par l’université pour financer son cursus-projet. C’est que la formation coûte cher et que l’argent ne tombe pas du ciel. À chaque impétrant on demande de contractualiser avec Genetis Bank, une banque spécialisée dans l’ensemble des projets financiers relatifs à la génétique et partenaire de P5V (un bien beau partenariat, on ne le dira jamais assez). Marius en a pour quinze ans mais à un taux franchement gracieux de 4,3 %. Tout bénef donc, à une exception près, toutes ses découvertes seront automatiquement brevetées au nom de Valico, qui, en échange, entretient les locaux de l’université et assure la restauration du midi. Pratique aussi, les nouveaux modules de formation en édition génétique ne se feront pas sur le campus mais sur la plateforme en ligne valico.learning.com. Fini les vieux profs mal rasés, place aux chatbots personnalisés (Marius, à l’orée de son apogée hormonale, a choisi un sosie de Silene Oliveira en blouse blanche). La plateforme est, excusez du peu, animée par des scientifiques au pedigree incontestable, recrutés automatiquement en fonction de leur indice de publication sur Moogle-scholar. Ajoutez à cela l’application Valicop pour la constitution et le suivi du projet personnel, Marius ne pouvait rêver mieux. Dans sept ans et grâce à son travail sur l’édition des gènes, le cancer sera vaincu et plus largement la maladie et, donc, la mort par vieillesse.


D’ici là, il faut bûcher et se rendre quand même de temps à autre sur le campus de Saint-Witz (dans les faits pour l’instant très décevant, les cours ayant lieu dans de gigantesques préfabriqués assez mal isolés). Pour y aller, Marius doit prendre la ligne K du RER (la SNCF a tenté, à un moment, d’imiter les fournisseurs d’accès à Internet et les instances de classement des universités en instaurant le RER∞ mais le principe a finalement été abandonné – et le directeur marketing de l’entreprise en même temps). Le RER-K direction Saint-Witz se prend à la station Châtelet, agrandie pour l’occasion. Chaque matin du mois d’octobre, Marius se farcit la foule.

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