Quelle littérature sait interroger la réalité présente ? Se confronter au pouvoir moderne, à son anonymat, à la multiplicité de ses réseaux ? Prendre la mesure du rayonnement doctrinaire, de la machine du contrôle social, de l’envergure planétaire des ambitions ? En jouant avec les systèmes-mondes, en manipulant les hypothèses, la science-fiction constitue un de ces laboratoires où se lisent l’intime composition chimique du monde actuel et les forces qui le feront entrer en explosion. Tandis que la « grande littérature » se complaît à l’ignorer, la littérature des « étages inférieurs » a fait de l’époque son objet de prédilection. Je fais là allusion à la science-fiction. Par nature, le genre est « maximaliste » et incline à traiter de vastes sujets : peinture des mutations à large échelle, dévoilement de systèmes occultes de domination, dénonciation des effets tragiques ou bizarres de la technologie, invention de sociétés alternatives.

Avec la métaphore, la science-fiction a su percevoir, mieux que toute autre forme de narration, les tendances évolutives (ou régressives) du capitalisme contemporain. Cela lui a souvent permis de dépasser les limites habituelles de la littérature et de se répandre dans les mœurs, les comportements, les façons de parler ordinaires, dans la vie quotidienne, en un mot.

Quel autre genre littéraire a-t-il jamais consacré un roman aux mécanismes des crises économiques ? Prenez Dépression or Bust (1974) de Mack Reynolds. Ou Hell’s Pavement de Damon Knight (1955) [Les Pavés de l’enfer, L’Âge d’Homme, 1981], dans lequel une société imaginaire, relativement proche de la nôtre dans le temps, découvre le médicament définitif contre le crime. Ou le délicieux récit de Jack Vance, Les Œuvres de Dodkin (1959) : dans une société de classes rigide, un ouvrier est troublé par les ordres irrationnels qui lui sont imposés, aussi tente-t-il de repérer de qui ils émanent et, après une longue enquête, il découvre qu’ils n’émanent de personne. À première vue, rien de plus qu’une plaisanterie. En réalité, une parabole sur la défaillance de la démocratie qui se manifeste dans les formes modernes de société, quand le pouvoir s’exerce sans contrôle.

Désormais, la communication capitaliste vise directement l’inconscient. On encourage effrontément la perte d’identité. Par ailleurs, information et communication sont partagées quand les grands sujets sont en jeu. D’immenses tragédies se réduisent à d’expéditives séquences d’images, si rapides qu’il n’en reste rien. Regarder un journal télévisé de CNN, c’est ne rien regarder. On en sort avec une série de notions inutilisables, parce qu’il y manque le contexte, une analyse, une réflexion. Il est vrai que la profondeur est le grand ennemi de ceux qui contrôlent les destinées d’autrui (même sous forme anonyme). Le système ne subsiste que si les subordonnés vivent dans la futilité. D’où l’exigence d’introduire dans leur intimité, jusque dans leur psychisme, de fausses informations, de fausses représentations pour qu’ils ne se rendent pas compte de leur condition.

La science-fiction, le fantastique, la littérature centrée sur l’imaginaire ont le pouvoir de renforcer l’inventivité contre ce genre d’agressions. Elles l’utilisent moins qu’il ne le faudrait et parfois même pas du tout. La science-fiction américaine contemporaine est l’ombre de ce qu’elle fut : standardisée, pauvre, elle se réduit, le plus souvent, à des formes bâtardes de vulgarisation scientifique, nulles aussi bien sur le plan littéraire qu’intellectuel. Le renoncement à l’ambiguïté et à la provocation lui a certainement été fatal.

Toutefois, il ne faut pas s’attendre à ce que la « grande littérature », le mainstream (si indifférent à la société qui l’entoure qu’il a fait du désengagement et du repli sur soi un critère de qualité), guide la résistance contre la colonisation de l’imaginaire. Il faut pour cela une narration « maximaliste », consciente d’elle-même, qui inquiète et ne console pas. On a un grand besoin de S.-F., aujourd’hui plus encore que dans le passé.