Aussi loin que je remonte dans mon désir de créer des univers, de raconter des histoires, j’ai toujours voulu faire vivre une folie aux personnes qui me liraient, un trip psyché qui pointerait l’absurde en nous, dans le monde autour de nous. Une stridence, un larsen, un concert d’oiseaux dans un arbre immense. Je n’ai jamais voulu faire autre chose que de faire ressentir cet écho – il fallait que je le sorte de moi. J’aime peindre le réel sur un canevas étourdissant, un vertige – j’emprunte à tout ce que je trouve, vis ou me fascine à l’instant T, ou Y, et qui me hante. Je fais une cuisine fourre-tout que j’accommode avec les pires espèces de pili-pili. Je crois que j’ai toujours voulu trop en faire, j’ai un penchant lyrique marqué par des lectures victoriennes et des artistes-musicien.ne.s aux tourments aigus. J’ai besoin de tout pousser à l’extrême, tout le temps, saturé, limite : des pédales wah-wah de sex-shop sur tous les accords. Je veux franchir en hurlant toutes les frontières, péter tous les murs possibles, avec mes faibles moyens littéraires. Novalis appelle ça « la » fantastique, la science de la déraison. Ça me va pas mal. J’ai un gros souci avec les murs.

Ouais. Alors bon, c’est sûr qu’à part ces littératures borderline, voire extravagantes, ces littératures d’idées impossibles et de styles foutraques, c’était une bonne niche, et moi j’avais besoin d’une niche. J’écris très intuitivement, de façon parfaitement incontrôlable, je me crois harpiste céleste ou je sais pas, muse qui chante faux. Je mélange la littérature au jeu, tout le temps, littéralement j’ai envie de te dire, au sens où mes livres sont des labyrinthes en X dimensions, à la fois pour les gens qui lisent et pour moi qui écris. Je nous place, moi et mes personnages, dans des situations narratives impossibles, et je dois conjurer toutes mes ressources pour en trouver l’issue – un process épuisant, dans lequel mon quotidien s’invite régulièrement – ; c’est plus simple de parler de ce qu’on connaît. Ces paramètres sont souvent tellement fous que, lorsqu’elle s’impose, la solution est intenable, et c’est aussi ça qui fait que, bon, pas tout le monde peut suivre (et pour de bonnes raisons, je ne fais pas beaucoup d’efforts en termes de pédagogie et je me fous royalement des coutumes en matière de raisonnement). J’assume.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce que je cherchais dans tout ce bordel, dans ce chaos organisé, parfois, ou laissé en roue libre (souvent), c’était l’apaisement. Le moment de grâce, où le rire se transforme en sanglot étranglé, où tout le bruit ne sert qu’un long silence – la mélancolie, je crois. En fait, non. Je crois que ce qui m’intéresse vraiment, c’est ce lent processus qui se peint sur le visage d’une personne qui rit et qui, parce que le temps, parce que le moment est passé, devient lentement expression neutre, voire moue. Après avoir rit de bon cœur, je m’efforce toujours de garder mon sourire le plus longtemps possible, quitte à ce qu’il devienne rictus. Je n’ai jamais pu accepter qu’un rire franc, explosé, puisse devenir aussi vite soupe consternante du réel. Le chaos en lui-même n’a finalement que peu d’importance : il est juste là pour me détendre, entre deux grosses angoisses. Ce qui compte, c’est une exploration spirituelle du réel, du mystère de l’existence qui fait qu’on est là, qu’on vit, et que franchement, sérieux, c’est vraiment du grand n’importe quoi.