AU BAL DES ACTIFS

Interview de Ketty Steward pour sa nouvelle « ALIVE »

Interview de Ketty Steward

Fév 28, 2017 | Demain le travail

ALIVE marque ta seconde collaboration avec les Éditions La Volte. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours ?

Mon parcours, pour l’écriture, c’est simple. J’écris depuis que j’ai appris. D’ailleurs, c’était le but. Apprendre à lire pour lire des livres et apprendre à écrire pour écrire des histoires. Donc j’écris. Je n’ai jamais pu arrêter très longtemps.
Les publications ont commencé bien plus tard. Au début des années 2000, je créais avec des poètes et des musiciens et c’est dans ce cadre que mes mots ont été remarqués et que mes premiers textes (poèmes et nouvelles) ont été publiés. D’autres publications ont suivi.
La science-fiction est venue presque par hasard, par des rencontres, notamment avec Alain le Bussy, persuadé que je pouvais et devais écrire de la SF.
Je n’ai pas laissé tomber les autres genres, même si la poésie est moins présente aujourd’hui.
C’est la deuxième fois que les Éditions La Volte m’invitent à participer à une anthologie. Il faut croire que la première expérience avait été concluante  🙂

Si je peux me permettre, avec ALIVE, tu as imaginé le pire scenario qui soit : à peine le Travail a-t-il disparu qu’il réapparait, plus intrusif que jamais, recréé de toutes pièces par une humanité en mal de repères. Le Travail, une fatalité ?

Une fatalité, je ne sais pas.
Dans nos sociétés, dans nos modes de vie, nous en avons fait quelque chose de central, en tout cas. Un vecteur de sens, d’émancipation, de dignité, pour ses aspects positifs.
J’ai imaginé, dans une autre nouvelle, L’Ère des nourriciers (Recueil « Connexions Interrompues », paru en 2011) une société où seuls quelques privilégiés, les Nourriciers pourraient travailler. Les autres, les Ludos, s’occuperaient à jouer. Petit à petit, cependant, des jeux reproduisent les formes du travail, les privilèges sont remis en cause… ce sont les ferments de la révolution.
C’est peut-être simplement moi qui ai du mal à imaginer l’après-travail. Ça aurait du sens : il paraît que je travaille trop !

Tu flirtes aussi avec le sujet de l’intelligence artificielle. Mais d’ailleurs, n’est-ce pas l’IA, finalement, le véritable protagoniste ?

Les intelligences artificielles sont un des vieux thèmes de la SF et, aujourd’hui, alors que le virtuel est partout, alors qu’on est déjà capable d’émuler toute une palette d’activités humaines, évoquer ce thème a quelque chose d’amusant. Le futur s’est réalisé. On n’est plus dans la spéculation cyberpunk, mais dans une anticipation facile à court terme.
On a des IA qui jouent, et battent nos champions, aux échecs, au go et, depuis fin janvier, au poker ! Ça me semblait logique de les voir se déployer aussi dans ce jeu fascinant qu’est le monde du travail.

Ta nouvelle est entrecoupée d’extrait du « Muddy-Wiki » ou « Wiki de Boue », lexique collaboratif du Lab indépendant « Histoire, travail et société ». Peux-tu nous en dire plus ? Qu’est-ce que ce Muddy-Wiki ?

On peut appréhender un monde imaginaire par les livres qu’il produit. Ce n’est pas un procédé nouveau. Les extraits d’œuvres fictives dans les romans de SF et de Fantasy sont choses courantes. Pourquoi pas un dictionnaire ? Et pour donner dans le collaboratif, j’ai pensé à un wiki, une application qui permet de créer du contenu à plusieurs, comme le désormais incontournable Wikipédia dont les articles évoluent en fonction des équilibres entre les idées des différents contributeurs.
Muddy-wiki, c’est ça. Un wiki clin d’œil, marqué par les conceptions utopiques de Nuit Debout et de ses émanations, un lieu de création collective de sens par le décryptage des termes qui structurent nos sociétés de travail.
Je dis bien « nos sociétés », puisque les termes définis dans le Wiki sont issus du lexique de ce qu’on appelle l’État social Actif, qui fait suite à l’État Providence ; des mots ambigus qui brouillent les discours sur le travail, le chômage, l’assistance et véhiculent des idées bien moins neutres qu’il n’y paraît.

Quelles ont été tes sources d’inspiration pour écrire ALIVE ?

J’ai trouvé mon inspiration dans la vraie vie, comme souvent et une partie de ma formation universitaire.
J’ai eu la chance, des années après mes études en Maths appliquées, de me former aux Sciences du Travail à Louvain-la-Neuve en Belgique. J’ai énormément appris sur les organisations, les systèmes de sécurité sociale, les mouvements sociaux et bien d’autres domaines toujours très actuels et dont je suis restée curieuse. Si on ajoute à ça quelques expériences aussi édifiantes que désagréables dans ma vie professionnelle, quelques réflexions personnelles sur les relations interpersonnelles via les réseaux et ma formation en psychologie, la nouvelle est presque entièrement là. Presque.

Dans ta nouvelle il y a ce passage, qui me reste en tête :

Pierre-Henri F : Appelez ça comme vous voulez, Claudy.
Psy_Claude : Mon nom est Claude.
Pierre-Henri F : Ce sera Claudy. On se tutoie ? Nous sommes une grande famille,
tu sais.

Ah! ah !
Plusieurs commentaires possibles là-dessus.
Ceux qui connaissent un peu mon histoire savent ma méfiance envers les familles et tout ce qui s’en donne l’air.
Je sais le mal que les groupes fermés, liés par l’affectif, peuvent faire, en particulier aux plus fragiles.
J’avais écrit, dans mon recueil de poésie (épuisé) dans un texte hommage :
” Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
le détruit à grands bruits, et son regard qui brille
abrite la souffrance
et le cri du silence…”
Quand l’entreprise se présente comme une famille, c’est un piège terrible.
Les gens en quête de lien tombent dans une nasse tissée de bons sentiments mêlés d’exigences qui appartiennent au monde du profit.
Je n’ai rien contre les bons sentiments, mais c’est le mélange contre nature qui ne va pas et tient plus de l’instrumentalisation qu’autre chose.

Dans ALIVE, il y a ça, ce mensonge, ainsi qu’une autre pratique assez courante et qui me fascine : changer le nom des gens.
J’ai travaillé quelques jours, au tout début de ma vie professionnelle, dans un centre d’appel. Une boîte dans laquelle des employés mal payés téléphonent à des gens pour leur proposer des placements financiers (belle ironie) en donnant deux noms de contact. Un pour les filles, un pour les garçons. J’étais Madame de La Grandière. 🙂 Tellement moi !
Priver les gens d’une part de leur identité pour en faire des outils interchangeables, ça va loin.
Les riches qui donnent le même prénom à leurs domestiques au fur et à mesure qu’ils les usent, les employeurs qui demandent aux salariés d’utiliser un autre prénom que le leur sous divers prétextes, les codes qui remplacent les noms des employés…
Je trouve ça terrible.
Dans “Et Rose elle a vécu” (même recueil de nouvelles), j’ai une petite vieille qui ne donne que des prénoms de fleurs à ses gens parce que tel est son bon plaisir.
C’est une façon de dépersonnaliser les gens, de les fragiliser et de les transformer en autre chose.
Ça touche à l’identité, au rapport au nom, le sien, celui du père, et ça m’évoque les histoires de Golems. Un mot qui donne une âme…  C’est un thème que je n’ai pas fini d’explorer, je pense.

Enfin, pour conclure : quel type de personnage te verrais-tu bien incarner, dans le monde d’ALIVE ?

Difficile à dire. L’intérêt d’écrire une histoire, c’est justement la possibilité d’exister dans chacun de ses personnages.
S’il fallait vraiment choisir, j’opterais pour le personnage le plus désincarné possible, assez vieux pour avoir connu l’ancien web et assez vivant pour espérer s’adapter au futur qui vient.

Il y a toujours de l’espoir, mais il est parfois nécessaire de se battre pour défendre ses idéaux.

– Propos recueillis par Anne Adam

ALIVE marque ta seconde collaboration avec les Éditions La Volte. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours ?

Mon parcours, pour l’écriture, c’est simple. J’écris depuis que j’ai appris. D’ailleurs, c’était le but. Apprendre à lire pour lire des livres et apprendre à écrire pour écrire des histoires. Donc j’écris. Je n’ai jamais pu arrêter très longtemps.
Les publications ont commencé bien plus tard. Au début des années 2000, je créais avec des poètes et des musiciens et c’est dans ce cadre que mes mots ont été remarqués et que mes premiers textes (poèmes et nouvelles) ont été publiés. D’autres publications ont suivi.
La science-fiction est venue presque par hasard, par des rencontres, notamment avec Alain le Bussy, persuadé que je pouvais et devais écrire de la SF.
Je n’ai pas laissé tomber les autres genres, même si la poésie est moins présente aujourd’hui.
C’est la deuxième fois que les Éditions La Volte m’invitent à participer à une anthologie. Il faut croire que la première expérience avait été concluante  🙂

Si je peux me permettre, avec ALIVE, tu as imaginé le pire scenario qui soit : à peine le Travail a-t-il disparu qu’il réapparait, plus intrusif que jamais, recréé de toutes pièces par une humanité en mal de repères. Le Travail, une fatalité ?

Une fatalité, je ne sais pas.
Dans nos sociétés, dans nos modes de vie, nous en avons fait quelque chose de central, en tout cas. Un vecteur de sens, d’émancipation, de dignité, pour ses aspects positifs.
J’ai imaginé, dans une autre nouvelle, L’Ère des nourriciers (Recueil « Connexions Interrompues », paru en 2011) une société où seuls quelques privilégiés, les Nourriciers pourraient travailler. Les autres, les Ludos, s’occuperaient à jouer. Petit à petit, cependant, des jeux reproduisent les formes du travail, les privilèges sont remis en cause… ce sont les ferments de la révolution.
C’est peut-être simplement moi qui ai du mal à imaginer l’après-travail. Ça aurait du sens : il paraît que je travaille trop !

Tu flirtes aussi avec le sujet de l’intelligence artificielle. Mais d’ailleurs, n’est-ce pas l’IA, finalement, le véritable protagoniste ?

Les intelligences artificielles sont un des vieux thèmes de la SF et, aujourd’hui, alors que le virtuel est partout, alors qu’on est déjà capable d’émuler toute une palette d’activités humaines, évoquer ce thème a quelque chose d’amusant. Le futur s’est réalisé. On n’est plus dans la spéculation cyberpunk, mais dans une anticipation facile à court terme.
On a des IA qui jouent, et battent nos champions, aux échecs, au go et, depuis fin janvier, au poker ! Ça me semblait logique de les voir se déployer aussi dans ce jeu fascinant qu’est le monde du travail.

Ta nouvelle est entrecoupée d’extrait du « Muddy-Wiki » ou « Wiki de Boue », lexique collaboratif du Lab indépendant « Histoire, travail et société ». Peux-tu nous en dire plus ? Qu’est-ce que ce Muddy-Wiki ?

On peut appréhender un monde imaginaire par les livres qu’il produit. Ce n’est pas un procédé nouveau. Les extraits d’œuvres fictives dans les romans de SF et de Fantasy sont choses courantes. Pourquoi pas un dictionnaire ? Et pour donner dans le collaboratif, j’ai pensé à un wiki, une application qui permet de créer du contenu à plusieurs, comme le désormais incontournable Wikipédia dont les articles évoluent en fonction des équilibres entre les idées des différents contributeurs.
Muddy-wiki, c’est ça. Un wiki clin d’œil, marqué par les conceptions utopiques de Nuit Debout et de ses émanations, un lieu de création collective de sens par le décryptage des termes qui structurent nos sociétés de travail.
Je dis bien « nos sociétés », puisque les termes définis dans le Wiki sont issus du lexique de ce qu’on appelle l’État social Actif, qui fait suite à l’État Providence ; des mots ambigus qui brouillent les discours sur le travail, le chômage, l’assistance et véhiculent des idées bien moins neutres qu’il n’y paraît.

Quelles ont été tes sources d’inspiration pour écrire ALIVE ?

J’ai trouvé mon inspiration dans la vraie vie, comme souvent et une partie de ma formation universitaire.
J’ai eu la chance, des années après mes études en Maths appliquées, de me former aux Sciences du Travail à Louvain-la-Neuve en Belgique. J’ai énormément appris sur les organisations, les systèmes de sécurité sociale, les mouvements sociaux et bien d’autres domaines toujours très actuels et dont je suis restée curieuse. Si on ajoute à ça quelques expériences aussi édifiantes que désagréables dans ma vie professionnelle, quelques réflexions personnelles sur les relations interpersonnelles via les réseaux et ma formation en psychologie, la nouvelle est presque entièrement là. Presque.

Dans ta nouvelle il y a ce passage, qui me reste en tête :

Pierre-Henri F : Appelez ça comme vous voulez, Claudy.
Psy_Claude : Mon nom est Claude.
Pierre-Henri F : Ce sera Claudy. On se tutoie ? Nous sommes une grande famille,
tu sais.

Ah! ah !
Plusieurs commentaires possibles là-dessus.
Ceux qui connaissent un peu mon histoire savent ma méfiance envers les familles et tout ce qui s’en donne l’air.
Je sais le mal que les groupes fermés, liés par l’affectif, peuvent faire, en particulier aux plus fragiles.
J’avais écrit, dans mon recueil de poésie (épuisé) dans un texte hommage :
” Lorsque l’enfant paraît, le cercle de famille
le détruit à grands bruits, et son regard qui brille
abrite la souffrance
et le cri du silence…”
Quand l’entreprise se présente comme une famille, c’est un piège terrible.
Les gens en quête de lien tombent dans une nasse tissée de bons sentiments mêlés d’exigences qui appartiennent au monde du profit.
Je n’ai rien contre les bons sentiments, mais c’est le mélange contre nature qui ne va pas et tient plus de l’instrumentalisation qu’autre chose.

Dans ALIVE, il y a ça, ce mensonge, ainsi qu’une autre pratique assez courante et qui me fascine : changer le nom des gens.
J’ai travaillé quelques jours, au tout début de ma vie professionnelle, dans un centre d’appel. Une boîte dans laquelle des employés mal payés téléphonent à des gens pour leur proposer des placements financiers (belle ironie) en donnant deux noms de contact. Un pour les filles, un pour les garçons. J’étais Madame de La Grandière. 🙂 Tellement moi !
Priver les gens d’une part de leur identité pour en faire des outils interchangeables, ça va loin.
Les riches qui donnent le même prénom à leurs domestiques au fur et à mesure qu’ils les usent, les employeurs qui demandent aux salariés d’utiliser un autre prénom que le leur sous divers prétextes, les codes qui remplacent les noms des employés…
Je trouve ça terrible.
Dans “Et Rose elle a vécu” (même recueil de nouvelles), j’ai une petite vieille qui ne donne que des prénoms de fleurs à ses gens parce que tel est son bon plaisir.
C’est une façon de dépersonnaliser les gens, de les fragiliser et de les transformer en autre chose.
Ça touche à l’identité, au rapport au nom, le sien, celui du père, et ça m’évoque les histoires de Golems. Un mot qui donne une âme…  C’est un thème que je n’ai pas fini d’explorer, je pense.

Enfin, pour conclure : quel type de personnage te verrais-tu bien incarner, dans le monde d’ALIVE ?

Difficile à dire. L’intérêt d’écrire une histoire, c’est justement la possibilité d’exister dans chacun de ses personnages.
S’il fallait vraiment choisir, j’opterais pour le personnage le plus désincarné possible, assez vieux pour avoir connu l’ancien web et assez vivant pour espérer s’adapter au futur qui vient.

Il y a toujours de l’espoir, mais il est parfois nécessaire de se battre pour défendre ses idéaux.

– Propos recueillis par Anne Adam

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