Galeux, de Stephen Graham Jones : à la croisée de Steinbeck et de Supernatural

Publié le 18 mai 2020

A l’occasion de la parution de Galeux, de Stephen Graham Jones, nous avons donné la parole à Stéphanie Chaptal, journaliste et traductrice bien connue du milieu SF et des littératures de l’imaginaire.

Tout a commencé au détour d’une conversation Mastodon et de notre proposition de faire découvrir à Stéphanie notre prochaine parution : Galeux, de Stephen Graham Jones. Une peinture douce-amère de l’Amérique des laissés pour compte, au prisme de la vie quotidienne d’une famille de loups garous.

Notre journaliste nous avouant alors sa passion pour l’univers des garous, nous n’avons pas résisté à l’envie de creuser davantage cette veine toute nouvelle pour les éditions La Volte. Car il faut bien le dire : si Galeux correspond à l’ADN de la maison par son ambiance douce-amère à la lisière du fantastique et du roman social, c’est bien la première fois que des loups garous font leur apparition dans notre catalogue…

 

La Volte :  A quel point la figure du loup garou est-elle présente en littérature ? Y a-t-il des effets de mode, des « périodes » ?

Stéphanie Chaptal : Le garou est présent depuis toujours dans l’imaginaire humain. Le loup-garou au sens d’humain se transformant en loup est lui très typique de l’Europe occidentale, avec le mythe de Lycaon chez les Grecs et les Romains : pour la faire courte et de mémoire, un roi accusé de cannibalisme et de cruauté changé en loup avec ses hommes par Zeus. Le loup garou est resté assez longtemps un monstre très français (avec notamment Le Lai de Bisclavet de Marie de France, ou le conte du Petit Chaperon rouge), où le garou est tantôt une victime tantôt un monstre. De mémoire avant le 20e siècle, il y a toujours eu des histoires de loup-garou même si l’on a pu observer des effets de mode ponctuels avec notamment l’affaire de la bête du Gévaudan, ou bien à chaque fois qu’en tant de famine, les loups – les vrais- refaisaient parler d’eux. Puis, au 20e siècle, les loups-garous ont intégré l’imaginaire au côté du vampire, de la momie ou du zombie.

 

 

LV : Qu’incarne le loup garou en termes de représentations sociales ? Peut-on identifier des caractéristiques récurrentes ?

SC : Le loup-garou est l’antithèse du vampire pour moi. Même noble, le loup-garou n’est pas un aristocrate, la bête est trop présente en lui. Il combat son instinct ou vit en suivant les règles (souvent fantasmées par rapport aux vraies sociétés canines et lupines) de la meute. Souvent, le loup-garou est à la marge ou un prolétaire. Il est très attaché soit à sa famille (meute), soit à ses croyances, soit à son mode de vie.
La douleur est associée de façons récurrente à la figure du loup-garou. Il y a vraiment très peu de cas dans la fiction où la transformation d’un état à l’autre est indolore (sauf Rhane Sinclair dans New Mutants) et ce contrairement au folklore, où il suffit souvent de s’enduire de graisse de loup ou de porter une ceinture en peau de loup pour se transformer.

 

LV : Quelles sont tes références en matière de livres, films … ?

SC : En film, sans aucun doute : Le Loup-Garou de Londres de John Landis. La meilleure transformation en loup-garou au ciné à ce jour (et visiblement douloureuse). Ensuite, Wolf de Mike Nichols avec Jack Nicholson est hyper intéressant.  Et j’avoue un faible pour Dog Soldiers, et les vieux films de la Hammer ou d’Universal.
En livre… Ouhlà que c’est vaste…. Le loup-garou (ou le garou au sens large si on prend le cas Laurell Hamilton) est un personnage récurrent de l’urban fantasy et de la bit-lit. Plus ou moins bien réussi d’ailleurs.
Une des plus belles histoires de loup-garou moderne est selon moi L’heure du Loup de Robert McCammon (https://www.outrelivres.fr/lheure-du-loup/) : ici le loup-garou est le héros, mais il est cruel quand le besoin s’en fait sentir. Tu as aussi Bigby dans Fables, la série de BD de Bill Willingham, qui campe un loup-garou très intéressant (et qui a d’ailleurs été mis en scène dans le jeu vidéo The wolf among us). En revanche, les louves-garous telles qu’elles apparaissent dans la littérature YA ou bit-lit ne m’intéressent pas du tout. J’attends encore le vrai bon bouquin avec une louve garou qui ne soit pas un cliché sur pattes (ndlr : Nous recommandons Kalix,La Loup-Garou Solitaire, de Martin Millar – éditions Intervalles, 2010)

 

 

LV :  Comment as-tu accueilli, ressenti l’interprétation du mythe du loup garou dans Galeux ?

SC : Je valide entièrement. Ses loups sont des prolos, des outsiders, mais avec un sens fort de la famille et de la survie. Ils sont à mi-chemin entre l’homme et la bête, toujours sur le fil. Ils sont attachants sans que l’auteur ne rende leur état trop pathétique, ni trop glamour. Et sa variation, notamment la façon dont la lycanthropie se transmet est très intéressante.

 

“Silver would work on my werewolves, and the moon, it wouldn’t. (…) And I refused to let them be rich. I wanted life to be a struggle. When werewolves are rich, then they can just lock the door, hang out with their priceless treasures, their fifty-seven channels on the television. I wanted mine out there mowing lawns and cleaning gutters, and stealing candy bars, and skulking away with roadkill, snapping at every hand that might reach out to them. Those are the people I know, so those are the people I write.”

 

Stephen Graham Jones pour SciFiNow

 

LV : L’auteur explique avoir puisé dans sa culture littéraire et cinématographique pour dessiner son propre loup-garou, au service de ses propres messages. Un pari réussi selon toi ?

SC : Oui. Avant même de jeter un œil sur la bio de l’auteur (et de découvrir qu’il est amérindien) et rien qu’à découvrir la description de cette famille, on retrouve des éléments de Coyote (particulièrement à travers Darren et les histoires abracadabrantesques du grand-père, avec toujours un fond de vérité, et je dois avouer que Coyote est l’une des figures de trickster que je préfère), ainsi que de la vie à la marge et des difficultés que connaissent bon nombre de laissés pour compte états-uniens. À la lecture, on revit certaines scènes de Supernatural (celles où les frères fraudent pour gagner leur vie de motel en motel), ou encore certains textes de Steinbeck. On découvre comment une culture essaye d’exister en dehors de la culture principale, non pas en tant que contre-culture, mais simplement parce qu’ils n’ont pas le choix dans leur mode de vie. Et le fait qu’on ne sache pas si le narrateur va en faire partie ou non remet tout en perspective à hauteur humaine. Je ne sais pas si j’ai compris son message, mais lui a réussi à me toucher.

 

 

LV : Tu évoques Steinbeck pour décrire le style narratif du roman, tu évoquais Kerouac dans nos échanges sur Mastodon : connaissais-tu le mouvement de la new sincerity dans lequel s’inscrit Stephen Graham Jones ? “A literary approach “emerging in response to the cynicism, detachment, and alienation that many saw as defining the postmodern canon,” seeking instead “to more patently embrace morality, sincerity, and an ‘ethos of belief.” (Source : Wikipedia)

En quoi Galeux s’inscrit dans cet esprit selon toi ?

SC : J’avoue que je fais très peu attention aux mouvements littéraires. Selon la définition que tu me donnes Galeux (Mongrels) va, oui, parfaitement dans cet axe. Ses personnages ont un code moral précis, même s’il diffère de celui de la société dans laquelle ils vivent. Ils s’y tiennent le plus possible et le transmettent de générations en générations. Et l’écriture est au plus près de leurs vies quotidiennes. Avec des détails aussi prosaïques que la nécessité de se vider la vessie avant une transformation, ou d’avoir une parfaite hygiène buccale. Pour moi, il y a l’errance des personnages de Kerouac en quête d’identité et d’idéal, un réalisme populaire teinté de fantaisie à la Steinbeck ou à la Garcia Marquez ou plus récemment John Irving (auteur que j’adore) ou encore Hannah Tinti (plus particulièrement ce livre : https://www.outrelivres.fr/les-douze-balles-dans-la-peau-de-samuel-hawley/ – génial, même si loin de l’imaginaire). C’est quelque chose que j’aime beaucoup chez un auteur. Et je peux d’ores et déjà te dire que ce ne sera certainement pas le dernier livre de Stephen Graham Jones que je lirais.

 

Propos recueillis par Stuart Calvo

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